Blue Lettuce — François Boucher

"De ces jeunes guerriers la flotte vagabonde, alloit courre fortune aux orages du monde." François de Malherbe

Micheline

Micheline, c’est le prénom de ma maman. Elle a écrit un livre, il y a déjà un certain temps (1961). Un livre formidable. Il s’appelle Les impondérables. Je l’ai réédité, récemment, sous forme d’ebook.

« Je serre l’une contre l’autre mes mains sèches. Je n’ose bouger, de crainte d’éveiller les bergères endormies, leurs nattes dans les mains ; je n’ose respirer, tant je guette le souffle d’autrefois. Ici a couru une petite fille et sa fraîcheur.
Où sont les voix, où sont les rires ?
— Regarde-toi, me disent ces regards bruns, et tandis que ma mémoire dessine mes longs cheveux de jeune fille, regarde-toi, s’effraient-ils.
J’ai pris la lampe. La lumière creuse mon visage de rampes abruptes. La chambre crépite.
— C’est drôle. Elles sont bien dispersées les trois graines prometteuses nées du même ventre. Père et mère ne reviendront plus ici, ni Abel, ni Paul. Je songe à toi, Abel, dont le bonheur est simple, de l’autre côté des collines. Tu fumes ta pipe à bouffées lentes ou savoures en songeant, un froid gercé d’étoiles. Tout se tait. Tes enfants dorment. Père et mère dorment. Tu écoutes leurs vieilles respirations qui s’usent…
Abel, les connais-tu ces moments où l’on s’étonne intensément ? Pareil au taureau fou, le vent exprime une fureur-témoin. Jamais ne s’éteindront ces cris. Ils s’insinuent dans l’ampleur du vent, suint répugnant qui s’y affame.
Nicolas m’appelle. Ces bribes de vent et l’arraché des morts, cette maison vieillie comme un vin dans sa lie, tout cela s’agrippe après mon cœur à grands coups sourds.
— Demain, je leur porterai des chrysanthèmes.
« Je leur porterai des chrysanthèmes. » II y a dans cette phrase une espèce de rictus inerte, une lassitude que n’atteint pas la vie. C’est une phrase de la nature des champignons, des farces tristes, des puissances aveugles. C’est une façon de m’être pitoyable et de retrouver, le temps bref et doux d’un sourire, le gnome falot de la maison.
Il y a vingt ans qu’une ombre en fichu croisé traînait, d’une pièce à l’autre, sa cabosse ingénue de tendresse, toute amenuisée sur elle-même comme une fée de coulisses. Et sa voix résonne avec une détresse menue qui me faisait rire, quand remettant en marche le balancier de la pendule, grand’mère se hâtait faiblement :
— Ah ben, mon Dieu ! Ah ben mon Dieu !
La voix se tordait avec des discordances de crécelle, des impatiences tranquilles.
— Ah ben !
J’arrache au silence un cliché sonore qui fait mal. Danielle ! Une sensation qu’on va saisir et qui s’estompe, Il faut remonter très loin, au temps du square et de ma mère. »


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